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Le titre de cet article peut être curieux. Il débute en réalité par une situation assez banale pour de nombreux diététicien (j’imagine). Tout commence donc un matin d’octobre lors de ma formation de psy. Nous avions l’habitude de partager un moment autour d’un café et de ce que chacun a ramené.

Ce matin là , comme de nombreux d’autres, je modrais avec plaisir dans un croissant.

« Un croissant pour un diet, Bravo ! » entendais-je.

Cette phrase, sur un ton humoristique évidement, me fit cependant réfléchir :

Diététicien croissant

Pourquoi pense-t-on que les diététiciens sont des ascètes ?

 

Du coup aujourd’hui, être diététicien c’est quoi ?

Il y a d’abord ce que le diététicien « doit être », de manière plus ou moins objective, selon la loi, après sa formation, ect. Le diététicien est censé avoir une place majeure dans la prise en charge médicale/paramédicale actuelle. De nombreuses maladies actuelles sont liées à l’alimentation (cancers, maladies cardiovasculaires, diabète, obésité) et leur prise en charge est un cheval de bataille de l’état[1]. Dans ce que le diététicien « est », il y a sa place fonctionnelle, ses missions. Le diététicien peut intervenir globalement autour de trois axes, en travaillant avec les cuisines, en travaillant dans une institution de santé et en travaillant en libéral. Le diététicien peut aussi intervenir dans l’industrie agroalimentaire. Dans tous les cas, le diététicien s’insère généralement dans une prise en charge globale, travaillant avec d’autres professionnels et apportant sa connaissance en matière de nutrition et de diététique.
Dans la réalité, les choses sont bien différentes, le diététicien n’a qu’un rôle limité[2], leur intervention n’étant pas toujours considéré à leur juste valeur[3].

Mais cette petite scène m’amène à ce que l’individu voit du diététicien, ses représentations sur la profession. Sans doute que ce que le diététicien « doit  être » nourrit une vision peut-être pas si décalée que ça du diététicien. Le diététicien ne doit pas manger « gras » ou « sucré » (j’entends le petit spot télévisuel « pour votre santé, limitez les aliments gras, salés, sucrés » en arrière-plan). Du coup, l’image du diététicien est celle d’un ascète, mangeant strictement ce qui est « bon » pour la santé, étant d’une rigueur implacable sur son alimentation. Et sans doute n’est-ce pas trop éloigné d’une certaine réalité entretenue par les différents messages nutritionnels contradictoires[4] provenant tant des médias que des professionnels de santé. Plus de 40% des individus se sentent en difficulté par rapport à trouver une alimentation équilibrée santé.[5] Cette véritable cacophonie nutritionnelle[6] crée une association terrible chez le consommateur : ce qui est bon gustativement et mauvais pour la santé[7].

Mais ce qui est intéressant dans cette représentation c’est que le diététicien est tout de même considéré comme une certaine référence. Son comportement est représentatif de ce que l’on « devrait manger ou pas ». Pour moi cette image est particulièrement intéressante et peut constituer un ressort thérapeutique important qu’il serait dommage d’ignorer.

Alors qu’est-ce que le diététicien « devrait être » ?

Rallonger et densifier la formation notamment en sciences humaines

Les rapports et réflexions sur le sujet[8],[9] reconnaissent une chose : la nécessité d’augmenter  et de perfectionner la formation dans de nombreux domaines, notamment en psychologie, sociologie ou encore sur comment communiquer avec le patient. Je ne peux que m’accorder à ce souhait.
Tout d’abord d’un point de vue éthique. Je ne peux imaginer un diététicien (mais aucun autre professionnel de santé) juger le comportement alimentaire du patient et se permettre de le culpabiliser sur son absence de motivations ou d’efforts pour une perte de poids. Toutes consultations doivent respecter l’histoire, la personnalité, les attentes du patient et s’inscrire dans un profond respect de l’autre. Le récent ouvrage de M. Wickler[10] souligne les progrès que le corps médical et la formation médicale paramédicale ont à réaliser à ce niveau. La formation en deux ans ne peut fournir toutes les armes pour aborder les situations complexes actuelles[11].

Mais également d’un point de vue pragmatique. Il reste en effet beaucoup à faire dans de la prise en charge du surpoids et de l’obésité, ils sont nombreux à connaître une situation d’échec dans leur perte de poids. Par ailleurs, l’instauration d’un climat de respect et de confiance entre le professionnel de santé et le patient, appelé l’alliance thérapeutique, est un facteur clef d’une réussite ou d’un échec de soin[12].
Soyons clairs, l’idée n’est pas d’incriminer la profession, mais de proposer une réflexion sur comment aborder et améliorer  la pratique diététique.

Densifier la formation et ainsi acquérir un statut de bac+3 au minimum permettrait  peut-être une meilleure écoute et considération de la part des partenaires. Les médecins qui ont des réserves sur la pertinence et la qualité des interventions diététiques mettent en avant, selon eux, le manque de formation des diététiciens [13].

Investir le discours médical pour servir de garant nutritionnel via « l’éducation nutritionnelle »

Depuis les années 90, les discours contradictoires désorientent l’individu sur ses choix alimentaires[14]. La désinformation est massive et les sources d’informations nutritionnelles proviennent en premier lieu des non professionnels (entreprises ou blogueur en tête)[15]. En effet; 85% des personnes cherchent les réponses à leurs questions sur internet. Les diététiciens ne représentent que 3 à 5% de l’information actuelle[16] en matière de nutrition auprès du grand public.
Il est grand temps pour nous d’investir le domaine numérique via les sites internet et les réseaux sociaux !
Comment espérer une amélioration de la situation de la profession, des problématiques de santé publique et de la représentation de l’alimentation si les diététicien n’investissent pas l’information ?
Il me semble que paradoxalement le diététicien est encore perçu comme une source d’information fiable. Il peut donc être utile de profiter de ce statut pour apporter des repères et  véritablement s’inscrire en tant que garant nutritionnel en investissant le discours médical[17].
Investir le discours médical au risque de propager encore un message aggravant la cacophonie ?

Le diététicien n’est pas là pour indiquer ce que l’individu doit manger ou pas, ce qui est bon ou pas. Si le diététicien se positionne comme tel, l’individu ne croira pas le diet, mais la source d’informations qui correspond à ses envies ou croyances initiales. S’exprimer sur un ton léger ou ludique permet aussi de faciliter le message et de sortir de l’angoisse actuelle concernant l’alimentation.

Le diététicien doit donner les clefs à l’individu lui permettant de faire ses propres choix. C’est ce qui est traditionnellement appelé l’ « éducation nutritionnelle », et habituellement réservée à la prise en charge des pathologies spécifiques.
Le terme d’ « éducation » me parait particulièrement présomptueux, et même si ce n’est qu’un mot, la psychologie et la philosophie ont montré l’importance des mots sur la perception d’une réalité[18].
L’éducation nutritionnelle s’appuie sur la capacité à apporter un message clair et utile permettant à l’individu d’être responsable et autonome avec son alimentation.[19] Ce n’est pas un ensemble d’interdits et de permis.[20]
Cette information qui n’émet ni jugement ni valence positive ou négative permet à l’individu tant de rester critique face à la cacophonie alimentaire. Elle permet aussi à l’individu d’aborder son alimentation avec moins d’angoisse et de la rendre compatible avec une vie sociale hédonique.
Il me semble que cette approche permet d’agir en amont et de prévenir les actuelles problématiques nutritionnelles relatives au surpoids ou aux troubles du comportement alimentaire.

Etre diététicien aujourd’hui c’est donc essayer de permettre à chacun de prendre plaisir avec son alimentation et de lui donner les moyens de choisir son alimentation. C’est s’inscrire dans une volonté d’écoute, d’aide et de partage avec le patient pour l’aider à surmonter ses difficultés ou atteindre ses objectifs. C’est aussi se remettre en question, soi, sa pratique et soutenir une la recherche scientifique. C’est aussi affirmer sa position, auprès du reste des équipes soignantes et ne pas avoir peur de lutter contre la désinformation médiatique.

Etre diététicien c’est donc, manger un bon croissant et prendre plaisir à le partager avec vous.

 

 

Spoiler

[1] Haut Comité pour la santé. Pour une politique nutritionnelle de santé publique en France

[2] Pr Krempf, M. (2003). Rapport sur l’évolution du métier de diététicien. Programme National Nutrition Santé (PNNS)

[3] Ibid

[4] CREDOC. (2008). Du discours nutritionnels aux représentations de l’alimentation

[5] TNS Healthcare Sofres

[6] IREMAS. (2010). Livre blanc : cacophonie alimentaire et nutritionnelle

[7] Crenn, Ch., et al (2007). Impact des discours nutritionnels sur les comportements alimentaires : une approche socioanthropologique qualitative auprès de groupes ciblés. Université de Tours.

[8] Ibid

[9] AFDN. (2001). La formation du diététicien

[10] Wickler, M. (2016) Les brutes en blanc. Flamarion

[11] GUYGRAND B. (1994). Alimentaion en milieu hospitalier : rapport de mission à Monsieur le Ministre chargé de la Santé

[12] Larocques, C. (2015). l’effet de l’alliance thérapeutique sur les résultats d’une intervention pour le traitement de la perte de poids

[13] Pr Krempf, M. Ibid

[14] IREMAS. Ibid

[15] Ibid

[16] Ibid

[17] Anne-Marie Dartois. (1998). Diététicien, l’évolution d’une profession

[18] Cf Lacan, Bergson ou Merleau-Ponty par exemple

[19] Anne Marie Dartois. Ibid

[20] Ibid

 

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